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Point de vue des experts

Philippe Desbrosses

Agriculteur, Docteur en sciences de l'environnement, expert auprès de l'Union Européenne, membre du Comité de Veille Écologique de la Fondation Nicolas Hulot.

L’Agriculture biologique, une réponse citoyenne pour préserver notre avenir !

Nous assistons actuellement à un basculement de la société de consommation dont les aspirations sont en rupture avec le modèle dominant de productions de masse. L’agriculture et le modèle alimentaire occidental sont en avant-première sur cette ligne de fracture.
Il n’existe plus d’enseignement suffisant ou de recherche sur l'agronomie, la microbiologie des sols qui constituent les formations les plus utiles à la bonne gestion des écosystèmes, pour une productivité optimum.

Les fonctions naturelles et gratuites des éco-agrosystèmes ont été effacées au profit des artifices coûteux et polluants de la pétro-chimie et de l’industrie lourde, dont la dégradation des ressources, l’instrumentalisation du vivant et la disparition des paysans sont les faits marquants de ces dernières décennies.
De ce fait il n’existe plus de régulation par les savoirs traditionnels et les « savoirs-faire » paysans, au niveau de l’agriculture et de l’élevage qui permettent de respecter les grands équilibres et la biodiversité.

Nous sommes sur les schémas Hors-sol du « tout pétrole » ou le faible coût de l’énergie, le faible coût des engrais et des pesticides qui en découlent ont anéanti les efforts d’adaptation des générations précédentes.
Le rapport entre la « pensée unique » réductrice et les monocultures intensives, appauvrissantes, s’est imposé au détriment de la pensée complexe, féconde, chère à Edgar Morin, et à la richesse fertile de la biodiversité dont les modèles traditionnels intégrés des agricultures paysannes avaient inventé depuis longtemps des pratiques écologiques et durables.
Face à l’accélération de la dégradation de la planète et de nos conditions de vie, la société n’a-t-elle pas pour priorité de rétablir les liens entre l’homme et la terre, entre l’animal et le sol, entre la nourriture et la nature ?

C’est le défi que propose l’Agriculture Biologique, aujourd’hui plébiscitée par 80% de la population, non seulement en France mais dans toute l’Europe, aux Etats-Unis, au Japon, au Canada, en Australie... dans tous les pays développés qui ont pu mesurer l’impasse globale du modèle alimentaire industriel.

L’Agriculture est au coeur des enjeux écologiques.
Le droit pour tous à une alimentation saine, échappant aux manipulations des industries chimiques est devenue une revendication inséparable de la lutte pour la protection de l'environnement.
Pour la préservation de l'emploi et des terroirs, la renaissance des agricultures vivrières dans les pays en voie de développement, les seules pratiques qui peuvent permettre aux populations pauvres de reconquérir leur souveraineté alimentaire et de vaincre la famine durablement.

La production biologique doit être le fer de lance de ce combat.
L’urgence de la situation doit être de sensibiliser la société française à la nécessité d’un développement immédiat et a grande échelle de l’alimentation biologique, dans les cantines scolaires, les hôpitaux, les maisons de retraites... afin de relocaliser les productions agricoles pour une renaissance des économies rurales et des circuits courts.
L’ambition des mouvements d’agriculture biologique est bien d’inscrire ces thèmes au coeur des prochaines consultations électorales, juste opportunité démocratique, pour promouvoir une agriculture durable, paysanne, respectueuse de la santé et de l’environnement.

Qu’il y a-t-il en effet de plus politique que l’acte de manger ?
Nous mangeons trois fois par jour et 365 jours par an. Nos choix alimentaires déterminent le monde dans lequel nous voulons vivre : pacifique ou totalitaire si je fais référence aux Organismes Génétiquement Manipulés qu’ont veut nous imposer. Les plantes O.G.M. cultivées sur la planète sont, pour 99% d’entre-elles, des plantes à pesticides, c’est-à-dire créées pour tolérer ou produire des pesticides.
Les pesticides sont un problème majeur de notre époque. Ils sont maintenant reconnus responsables de nombreuses pathologies appelées « maladies de civilisation ». (voir l'Appel de Paris des scientifiques - UNESCO, 10 mai 2004).

Il est irresponsable de continuer à répandre ces substances nocives qui restent stables et s'accumulent dans l'environnement comme des bombes à retardement, alors que des milliers d'agrobiologistes sur toute la planète, font la démonstration depuis plusieurs décennies que l’ont peut s’en passer.

L’agriculture biologique, la seule agriculture réglementée



L’Agriculture Biologique est apparue dès l’avènement des pratiques agricoles intensives, (monocultures, engrais, pesticides) dans la première moitié du 20e siècle (Steiner, Howard, Muller...)
Elle est devenue un phénomène de société dont l’ampleur s’est accrue au rythme des scandales qui ont touché l’industrie agro-alimentaire ces dernières années. « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu risques » est la sentence d'un système de production devenu incontrôlable où vaches folles, dioxine, hormones, listéria, nitrates, pesticides, O.G.M... provoquent une vague d’inquiétude légitime parmi les populations.
Il n’est pas étonnant dans ce contexte qu'une prise de conscience se manifeste en faveur d‚un modèle alimentaire qui rappelle que « La santé de l’Homme est le reflet de la santé de la Terre... » comme l’énonçait déjà Héraclite d’Ephèse en 450 av. J.C. Les produits issus de l’Agriculture Biologique représentent aux yeux d’un nombre, de plus en plus grand de consommateurs, des aliments plus naturels, donc meilleurs pour l’environnement et pour la santé de ceux qui vivent dans cet environnement.

Cependant la nature et l’insuffisance des observations scientifiques, à ce jour, ne nous permettent pas de valider l’hypothèse selon laquelle les méthodes de cultures et d’élevages influencent la qualité des aliments ; d’une part parce que l’alimentation varie d’un individu à un autre, et d’autre part, parce que les terroirs, les climats et les pratiques de production et transformation des aliments sont d’une grande diversité.

Néanmoins le terme « Agriculture Biologique » est associé dans l’esprit du consommateur à une meilleure sécurité alimentaire en raison de la réglementation spécifique, plus stricte et aux nombreux contrôles dont elle est l’objet.
Il est quand même possible de présenter des résultats partiels intéressants sur l’état des recherches comparatives entre agriculture biologique et agriculture intensive.

L’Agriculture biologique est une agriculture réglementée



Le Règlement Européen CEE 2092/91 couvre les productions végétales depuis le 1er août 1992. le Règlement 1804/1999 étend le champ d’application aux productions animales.
Ce texte législatif a été complété en France par un Cahier-des-Charges CC-REPABfr qui apportent des restrictions plus importantes aux opérateurs français, en particulier une forte exigence de « lien au sol » pour les élevages bio.

Ces réglementations excluent les pesticides de synthèse, les engrais chimiques et les OGMs.
Elles orientent les pratiques en faveur d’une combinaison agro-sylvo-pastorale. Elles privilégient plutôt les polycultures que les monocultures et pour les élevages les systèmes les plus autonomes possibles, avec une mise en valeur des ressources naturelles et une gestion fondée sur la reconstitution permanente de la fraction vivante des sols en ayant recours à des procédés traditionnels appropriés (rotations, assolements pluri-annuels, cultures associées, apports d'engrais organiques et d'amendements peu solubles...).
L’Agriculture Biologique s’intéresse également aux produits et procédés de nettoyage et désinfection : l’objectif est l’utilisation de produits les plus biodégradables possibles, donc réduction maximale des effluents toxiques et des substances pétro-chimiques, tout en maintenant le meilleur niveau d’hygiène. Les producteurs de l’Agriculture Biologique sont assujettis par la réglementation à une obligation de moyens. Ainsi, si les pesticides chimiques sont bannis de leurs Cahiers des Charges, les récoltes doivent néanmoins être protégées des pollutions diffuses de l’environnement portées par les vents, les pluies et les ruissellements.

Les engrais et les pesticides
Pour comprendre les risques que font peser, sur l’écosystème et la santé, les pratiques de l’agriculture intensive, il faut savoir que 15 millions de tonnes d'engrais sont épandus chaque année sur les sols de France et que 100 000 tonnes de pesticides environs est la quantité annuelle utilisée dans notre pays. Toutes ces matières actives sont hautement toxiques et certaines n’ont pas d’antidote connu dans les centres anti-poisons, notamment le « Paraquat » dont une seule goutte sur les lèvres peut être mortelle.
On estime à plus d’un tiers les produits mis en marché sans avoir fait l’objet d’études légales de toxicité, notamment sur leurs actions perturbatrices des différents systèmes hormonaux. (travaux de Colborn et Al.., 1993. USA).

Dans une étude récente du docteur Olivier Le Curieux-Belfond Laboratoire de Biochimie et Biologie Moléculaire de l'Université de Caen (septembre 2002) on observe que :l’avantage de l‘Agriculture Biologique est d’une manière générale l’absence de résidus de pesticides dans ses produits, démontré par les résultats d’analyses, notamment dans une étude nationale de SETRABIO / DGAL (Direction Générale de l’Alimentation) sur les teneurs en pesticides dans les céréales, fruits et légumes, produits laitiers, produits carnés, soja et dérivés, huiles et condiments, boissons alcoolisées, plantes médicinales et aromatiques et produits non alimentaires qui a regroupé 15 772 analyses accréditées par le COFRAC (organisme officiel de contrôle et d’accréditation) entre 1993 et 1999. Cette étude montre que 96% des produits issus de l‚A.B. ne présentent pas de teneur de résidus détectables et que pour les 4% restants les teneurs sont largement au-dessous des LMR (Limites Maximales de Résidus de pesticides).

En revanche la situation n’est pas la même pour les produits de l’agriculture conventionnelle. Le Rapport européen 2000 concernant 45 000 échantillons de fruits, légumes et céréales issues de l agriculture intensive, alerte sur l’augmentation des résidus de pesticides dans de nombreux produits dont 4,3 % des analyses dépassent les doses limites autorisées. Les propriétés cancérigènes des pesticides font l’objet d’une très vaste littérature scientifique et dévoilent l’un des dangers majeurs de nombreux pesticides (voir site Web BCERF), le risque s’accroît pour les enfants (Gunier et al., 2001).

Les nitrates
Les nitrates à faibles doses sont bénéfiques pour leurs propriétés anti-microbiennes qui favorisent la conservation des aliments. Mais les excès de nitrates dans l‚aliment et l’eau peuvent se transformer en nitrites particulièrement toxiques pour le nourrisson (Amman 1995).
Ces nitrites peuvent à leur tour se transformer en nitrosamines, des substances réputées cancérigènes pour l’appareil digestif (La Vecchia et al., 1995).

Les antibiotiques
En Europe, 15% des médicaments fabriqués par l’industrie pharmaceutique sont consommés par les élevages intensifs pour des performances de croissance. On connaît les conséquences sur la santé humaine où se sont développées des multi-résistances. L’Union Européenne a commencé à les interdire.
En Agriculture Biologique leur utilisation est réduite à une prescription ou deux dans l’année pour cause exceptionnelle et sous contrôle vétérinaire. Les produits des animaux concernés ne peuvent pas être commercialisés avec la mention A.B. pendant la durée du traitement.

Les risques microbiologiques et mycotoxines
Les produits biologiques ont été suspectés suite à un rapport très controversé du Conseil Economique et Social en 2001.

En l’absence de toute preuve scientifique ce rapport se basait sur un raisonnement sommaire selon lequel : l’Agriculture Biologique n’utilisant pas de fongicides devait forcément être infestée de mycotoxines. C’est méconnaître totalement les interactions et les équilibres d’un écosystème microbien en Agriculture Biologique. Dans un milieu naturel des antagonismes se développent pour réguler l’apparition ou la prolifération des pathogènes. On le voit bien dans le cas des salmonellose et listériose qui se sont développées fortement et uniquement dans les productions industrielles pour des raisons paradoxales « d’excès de propreté... »
En effet des bactéries que l’on pourrait qualifier d’opportunistes comme la listéria, sont relativement neutres dans un milieu naturel composé de multiples souches antagonistes.

Dès que l’on éradique l’ensemble de cette vie microbienne, on assiste à une recolonisation rapide de la listéria, par exemple, qui devient alors d’une extrême virulence et dangerosité.
Ce phénomène biologique est aussi connu en milieu hospitalier avec le problème des infections « nosocomiales » issues des excès d'aseptisation...
Pour ce qui est des mycotoxines les risques sont assez semblables pour les deux agricultures puisqu’il s’agit de moisissures qui peuvent se développer lors des opérations de transformation ou de stockage, en aval, si elles sont mal maîtrisées. Mais l’Agriculture Biologique est plus sûre du fait de ses circuits courts qui ne nécessitent pas de stockages longs et importants.
Un rapport de la 22e conférence de la F.A.O. (Porto 24-28 Juillet 2000) indique cependant qu’au contraire les produits bio sont plus sûrs notamment dans les produits laitiers en raison de la qualité de l’alimentation animale composée de plus de foin et de grain et de moins d’ensilage. Les monocultures industrielles (blé sur blé ou maïs sur maïs) développent à l’heure actuelle des formes aiguës de fusarioses qui est un des vecteurs de champignons secréteurs de mycotoxines. On voit comment les pratiques agricoles inopportunes peuvent déclencher des réactions en chaîne et des déséquilibres préjudiciables à la santé.
Enfin deux études importantes, l’une réalisée par l’INSERM et le Centre d’Etude sur le Cancer de Montpellier, de 2001 à 2003, l’autre par l’AFSSA (Agence Française de la Sécurité des Aliments) en 2002-2003, montrent clairement les effets bénéfiques sur la qualité des produits issus de l’Agriculture Biologique en faveur de l'environnement et de la santé.

Les exemples évoqués ci-dessus ne présentent pas une analyse exhaustive des inconvénients sanitaires et environnementaux de l’agriculture intensive mais ils montrent assez bien l'urgence qu'il y a à réformer la politique agricole en faveur d'une agriculture réellement scientifique, qui prenne en compte tous les paramètres des grands équilibres des écosystèmes et la santé des populations pour un Développement Durable.
C’est la mission même de l’Agriculture Biologique.



ANNEXE
QUELQUES CHIFFRES CONCERNANT L’AGRICULTURE BIOLOGIQUE :
La Bio dans le monde en millions d’hectares
12,2 - AUSTRALIE.
6,5 ˆ EUROPE
6,4 ˆ AMERIQUE DU SUD
4,1 ˆ ASIE
1,4 ˆ AMERIQUE DU NORD
1,2 ˆ AFRIQUE

Chiffres en Europe
La France, après avoir été leader dans les années 80/90 est aujourd’hui au 5e rang pour les surfaces totales (nombre d’ha), au 18e rang pour la part de S.A.U. (Surfaces Agricole Utile) consacrée à l’A.B.

- Autriche : 13,50%
- Finlande : 7,20%
- Suède : 6,80%
- Italie : 6,10%
- Rép.Tchèque : 6,05%
- Danemark : 6,00%
- Portugal : 5,40%
- Estonie : 5,30%
- Slovénie : 4,70%
- Allemagne : 4,50%
- Royaume Uni 4,30%
- Slovaquie : 4,00%
- Espagne : 2,98%
- Grèce : 2,80%
- Pays-Bas : 2,50%
- Luxembourg : 2,30%
- Hongrie : 2,10%
- France : 1,99 %

Actuellement, la France compte 11 500 producteurs environ pour 540 000 ha cultivés. Elle en comptait déjà 10.000 en 1982, lors de la grande enquête lancée par Edith Cresson, alors ministre de l’Agriculture. A titre comparatif, l’Italie compte plus de 40 000 producteurs pour 1 million d’hectares. En France il y a 5 000 entreprises de transformation certifiées en Agriculture Biologique. Le marché français annuel est de 1,6 milliard d’euros. Sa progression actuelle est de 20% environ chaque année. 56% des Français se disent proches des valeurs de l’Agriculture Biologique. Et 47% consomment régulièrement des produits bio.

La France n’ayant pas développé cette forme d’agriculture durable, respectueuse de la santé et de l’environnement, (notamment elle est la seule avec les Pays-Bas à ne pas subventionner son maintien), l’importation de produits bio en France dépasse les 50% pour répondre à la forte demande des consommateurs.