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Point de vue des experts

Pierre Rabhi et Nicolas Hulot

De l'agro-écologie en Europe : vers une nouvelle civilisation agraire ?
Extrait de Graines de possibles – Regards croisés sur l’écologie*, par Pierre Rabhi et Nicolas Hulot, 2005

Nicolas Hulot : L'agro-écologie nécessite-t-elle plus de main-d'oeuvre, d'argent et de temps que l'agriculture classique ?
Pierre Rabhi : En Afrique, la main-d'oeuvre jeune est surabondante et représente une véritable énergie que l'on pourrait valoriser avec une planification adaptée. Par ailleurs, l'agro-écologie ne coûte pas d'argent, elle en rapporte ! Comme je l'ai expliqué, le paysan fait des économies puisqu'il n'a pas besoin d'acheter d'intrants, chimiques ou autres. Enfin, il suffit d'examiner de près les conséquences positives de cette méthode - moins d'arrosage, des sols structurés plus faciles à travailler, une amélioration de la productivité - pour se rendre compte que l'on gagne du temps.

N.H. : Et qu'en est-il pour les pays du Nord ?
P.R. : Il existe des équipements parfaitement adaptés à la pratique écologique. S'il s'agit de structures agricoles importantes, outre le compost, on fertilise les sols avec des engrais verts, et on dispose de tout le matériel nécessaire des tracteurs, des remorques spécialisées, des broyeurs de végétaux... Quant aux petites et moyennes structures, elles peuvent être maîtrisées avec des équipements allant de la simple bêche, qui ameublit le sol sans retournement, jusqu'à la petite mécanique et même à la traction animale. L'agriculture écologique est injustement accusée de produire pour les riches alors qu'elle est la plus accessible aux petits paysans. Bref, on peut dire que c'est une technique universelle adaptable à toutes les situations. Il n'y a qu'une limite si l'eau manque totalement, on ne peut pas faire de miracle.

N.H. : Dans ce cas, qu'est-ce qui permet aux spécialistes de l'agriculture d'affirmer qu'il est impensable, par rapport à nos besoins alimentaires, de totalement substituer l'agriculture biologique à celle que l'on pratique actuellement en Europe ?
P.R. : Certains pensent même que les agrobiologistes sont irréalistes, voire dangereux, parce qu'ils remettent en cause une agronomie moderne qui a fait ses preuves en termes d'efficacité à produire ! « Ce n'est pas avec ces méthodes que vous résoudrez les problèmes de la faim dans le monde », me dit-on. Voilà plusieurs décennies que l'agriculture moderne jouit des pleins pouvoirs. Quel est le résultat ? D'une part, la faim s'est aggravée dans les pays du Sud et, d'autre part, le Nord a produit dans de telles proportions qu'il a généré des excédents monstrueux qu'il a fallu réguler avec l'argent des contribuables. Il n'y a rien de plus irrationnel que de produire des excédents qui ont déjà un coût énergétique et financier, et de les stocker ensuite dans des frigos pour réduire artificiellement des pléthores préjudiciables à la règle la plus élémentaire du marché !
Et qu'entend-on exactement quand on dit qu'il faut satisfaire nos besoins ? Il devrait s'agir de répondre à une nécessité dûment identifiée et évaluée. Or, nous n'en sommes pas là ! Nous n'avons établi aucune limite à nos besoins ! Pour s'en rendre compte, il suffit de calculer les denrées alimentaires produites en excès et que l'on retrouve dans les poubelles et décharges publiques, sans oublier celles que consomment les animaux de compagnie et notre consommation ahurissante de protéines animales qui nécessitent des superficies de terre et d'irrigation hors de toute mesure.
Alors bien sûr, on s'alimente aujourd'hui à moindre coût - les prix ont tellement baissé que l'alimentation s'est banalisée et ne représente plus que 15 % du budget des ménages -, mais cela s'est fait au détriment de la qualité !

N.H. : Beaucoup d'agriculteurs français disent pourtant que l'agriculture biologique leur coûterait bien plus cher.
P.R. : C'est parce qu'on continue à raisonner dans le cadre d'une agriculture qui privilégie les macrosphères de production, de transformation, de transport, etc. C'est une logique qui génère ses propres paramètres et qui fait qu'aujourd'hui, la France compte à peine 3 % d'agriculteurs et poursuit cette politique d'élimination graduelle des petites structures.
L'agriculture est une activité majeure de la nation, déterminée par l'idéologie dominante et représentative de notre choix de société. Passer à l'agriculture écologique nécessite une redéfinition globale.

N.H. : Mais pour cela, il faudrait augmenter le nombre de paysans dans les pays du Nord ?
P.R. : Absolument. De toute façon, arrivera le jour où nous n'aurons plus le choix. La terre est le seul recours pour demain, la condition même de notre survie. Le grand drame aujourd'hui, c'est que nous allons chercher des produits à trois mille kilomètres, alors que nous avons tout ce qu'il faut pour les produire sur place. L'agriculture s'est spécialisée entre arboriculteurs, viticulteurs ou éleveurs, ce qui n'était pas le cas avant. Elle a rompu avec une structure fermière qui constituait une sorte de système intégré, avec des activités interdépendantes. Un système qui permettait une véritable autonomie, à la différence du taylorisme actuel qui oblige à transporter les denrées d'une façon incessante du nord au sud et de l'est à l'ouest. C'est une aberration.
N.H. : Tu as raison, cette spécialisation participe pour beaucoup au flux des transports. L'agriculture, qui était productrice d'énergie et de calories, est devenue énergivore et calorivore. Autrefois, une calorie humaine donnait une calorie alimentaire. Aujourd'hui, on dépense douze calories énergétiques pour produire une calorie alimentaire, tout simplement parce que l'agriculture est consommatrice d'énergie : de l'énergie pour fabriquer des engrais et des produits chimiques, de l'énergie parce que l'agriculture est mécanisée, de l'énergie pour transporter les produits agro-alimentaires, souvent fabriqués loin de leur lieu de consommation.
P.R. : Sans oublier que cela supprime toute autonomie. La dépendance est telle que si les camions ne transportaient plus, cela provoquerait de graves pénuries, voire des famines. Mais nous sommes si confiants en notre organisation que de telles hypothèses nous paraissent irréalistes.
N.H. : L'affaire du tunnel du Fréjus montre bien notre cécité et notre incapacité à innover! Nous n'avons tiré aucun enseignement depuis le drame du Mont-Blanc (hormis le fait qu'on a peut-être un peu amélioré la sécurité dans le tunnel...) sur les problèmes de transport, sur la liaison France-Italie ! Pourtant, ici encore, il faudrait s'attaquer aux flux et faire en sorte que la fiscalité énergétique dissuade certains d'entre eux, ou en tout cas fasse en sorte de les rationaliser.
Que nous importions des bananes parce que nous n'avons pas le climat pour les produire, pourquoi pas ? Mais le problème est que nous importons des aliments que nous pouvons parfaitement cultiver chez nous. Tout cela parce qu'on a divisé le monde en grandes zones de monoculture. C'est un système aberrant, d'autant plus que nous savons aujourd'hui que nous sommes arrivés à saturation.
Il faudra bien, à un moment ou à un autre, rationaliser. Il va falloir inciter le consommateur à choisir les produits qui viennent de sa région. Comme toi, je suis totalement en faveur de la relocalisation de l'économie. Il faut favoriser les cultures vivrières.
Je pense à une initiative que tu m'as fait découvrir : le système des AMAP (Associations pour le maintien de l'agriculture paysanne), qui nous vient du Japon et qui est en plein essor en France. Voilà un très bon exemple d'intelligence entre l'urbain et le rural : il s'agit de «contrats » locaux entre agriculteurs biologiques et consommateurs. Ces derniers s'engagent à leur acheter une certaine quantité d'aliments tout au long de l'année. Chaque semaine, soit les urbains se déplacent à la ferme pour chercher leur panier, soit le fermier se rend en ville pour livrer son client, avec des produits de l'époque et du coin. Tout le monde y trouve son compte : sur un plan financier, parce qu'il n'y a pas d'intermédiaire, et sur un plan nutritionnel, parce que ce sont des produits frais, de saison, et issus d'une agriculture saine.
P.R. : Quand on mange des fruits ou des légumes hors saison en Europe, cela nécessite de chauffer les serres à coups de fuel. C'est complètement stupide. Pourquoi ne pas attendre la saison? Cela permettrait déjà une économie importante de ce pétrole dont on redoute la raréfaction à court terme.
N.H. : Est-on plus heureux quand on mange des cerises en hiver ? Le bonheur, au contraire, c'est d'attendre la saison. Sinon, autant déplacer Noël au 15 août ! Nous avons déplacé le curseur jusqu'à l'excès.
Bien entendu, si nous passions à un autre mode de production agricole du jour au lendemain, si nous imposions cette mesure par décret, nous ferions face à une fronde légitime des agriculteurs. Mais vu ce que l'agriculture productiviste génère comme maux que la société doit prendre en charge économiquement, humainement et médicalement, il y a largement de quoi développer de nouvelles pratiques et réorganiser le système. En plus, nous participerions à la reprise de l'emploi.
P.R. : L'alternative que propose l'agriculture écologique est aussi sociale. Substituer une technique à une autre pour le simple plaisir de changer ne m'intéresse pas. Mais notre alternative peut aussi générer un remodelage et une reconsidération générale du mode d'organisation du foncier et de la répartition du travail. Sans compter l'abolition des nuisances et des coûts cachés sur la nature, et des biens vitaux que sont les sols, l'eau et la biodiversité domestique.
N.H. : Tu parles avec raison de la nécessité de réorganiser et remodeler le foncier. Les remembrements ont été tellement catastrophiques pour la biodiversité ! La capacité de rétention d'eau des sols a diminué, avec, entre autres conséquences, une grande part de responsabilité dans les inondations à répétition. Les économies, comme celle du tourisme par exemple, en sont affectées.
P.R. : Cet aménagement est symbolique de la confusion où nous sommes. Le remembrement, censé donner une configuration rationnelle à l'espace rural, a au contraire abouti à son démembrement et à son enlaidissement. Comment ne pas regretter ces paysages modelés selon les critères de l'équilibre agro-sylvopastoral avec les haies, les bocages, et les villages qui semblaient émerger de la terre? Au nom de la sacrosainte rentabilité, on a adapté la nature à la machine et l'espace rural est devenu laid et ennuyeux. Une sorte de désert sans âme de blé, de maïs à l'infini... Quelle tristesse ! Cette tristesse affecte d'ailleurs les agriculteurs eux-mêmes. Je ne les accuse pas. Ma réprobation est pour cette modernité dénuée de toute dimension esthétique, sensible et spirituelle.
N.H. : Il est évident que le progrès tel que nous l'entendons ne peut passer que par des changements sociaux et culturels. Par exemple, si nous mangions plus raisonnablement de la viande, nous libérerions des surfaces agricoles qui servent actuellement à alimenter les troupeaux. Un boeuf nourrit environ mille cinq cents personnes, la nourriture pour faire le boeuf en nourrit quinze mille et 50 % des surfaces agricoles céréalières sont utilisées pour nourrir le bétail. Pourquoi ne pas réduire par deux la consommation de viande ? Je n'oublie pas que certaines familles n'en mangent que trop rarement car elle est chère, mais, globalement, nous en consommons trop.
P.R. : Ce que tu dis est d'un bon sens irréfutable. Il faudrait être un singulier sophiste pour le contester. Nos décideurs sont-ils prêts à l'entendre ? Je n'en suis pas sûr. Par exemple, la construction de l'Europe offre une opportunité extraordinaire pour sauvegarder les structures à taille humaine, à condition de considérer la traction animale, encore bien vivante en Europe de l'Est, comme une des solutions à la crise du pétrole, de donner à ces structures la mission de produire des denrées de haute qualité, etc. Mais je suis à peu près certain que cela n'entre pas dans la logique d'une technocratie aveugle, incapable de raisonner autrement que dans le gigantisme. La notion de microsystèmes interconnectés selon un principe organique, leçon magistrale de l'écologie, lui échappe.
Et je pressens avec tristesse que les critères de l'Europe riche, appliqués à l'Europe pauvre, vont générer des désastres économiques et humains. Nous aurons un tiers-monde et un quart-monde européens et les migrations de la misère vont s'amplifier. Pourtant, on pourrait tout à fait adopter un plan de stabilisation des populations. L'agriculture, l'artisanat ou encore la petite industrie sont les activités les plus propices à cette option.
Sans compter que toutes ces évolutions ont des conséquences sur notre propre physiologie !
N.H. : Aujourd'hui nous sommes plus résistants aux antibiotiques car nous en ingérons quotidiennement sans le savoir. Nous sommes malades plus longtemps. Il faudrait voir ce que cela coûte à la Sécurité sociale. Il faut prendre tout cela en compte.
P.R. : Les malades ne sont pas disponibles pour le travail. Et s'ils ne travaillent pas, l'économie se porte moins bien, etc.
N.H. : Et il ne faut pas oublier le coût de crises sanitaires comme celui de la fièvre aphteuse en Grande-Bretagne et de la vache folle chez nous. Nous n'avons pas fini d'en payer le prix, et nous ne savons toujours pas quoi faire des stockages. Sans compter que nous ne sommes toujours pas certains d'avoir réglé le problème de ce prion. Le temps d'incubation peut parfois être très long.
Passer la patate chaude aux seuls paysans est aberrant. Toute la société est responsable et doit participer au changement pour un mieux-être collectif : il faut que tout le monde, y compris la grande distribution, soit mis à contribution. Cela modifiera probablement certaines concentrations dans l'agroalimentaire, ou parmi les grands céréaliers.
P.R. : La fièvre aphteuse et la vache folle posent bien la question de la condition animale en agriculture. Il est impensable de continuer à percevoir les animaux uniquement comme une masse de protéines ou une fabrique de protéines. Il s'agit de créatures vivantes et sensibles. On ne peut accepter de les soumettre ainsi aux critères de la productivité, tout cela pour obtenir un maximum de profit en un minimum de temps et d'espace, et avec une alimentation non conforme à leur nature !
Encore une fois, je n'accuse pas les individus. Ils n'ont pas besoin de moi pour discerner le juste de l'injuste, et je sais les contraintes que ce système inhumain fait peser sur eux. J'ai été moi-même éleveur et vivre non seulement des animaux, mais avec eux, m'a beaucoup appris. Je n'ai jamais pu me départir de la fascination qu'exercent sur moi ces créatures, ces compagnes de notre destin qui ont aidé notre espèce à traverser les siècles. Que serait devenu le Bédouin sans son dromadaire, l'Esquimau sans ses chiens et les autres sans leurs chevaux, rennes, yacks et chameaux ? Comment pourrions-nous avoir une conception écologique de la société et occulter toutes ces questions ?
L'agriculture écologique doit impérativement remettre l'animal domestique dans les conditions les plus favorables à sa nature. Il ne s'agit pas de sensiblerie. Je ne suis pas pour l'adulation excessive, qui me paraît tout aussi préjudiciable à l'animal. Tout est question d'équilibre. L'agro-écologie, si elle ne retrouve pas la dimension profonde du respect de la vie sous toutes ses formes, ne sera pas en accord avec sa vocation, du moins selon ma conception. Elle doit permettre d'instaurer une vision différente de la vie en conciliant nécessités vitales et sauvegarde du vivant, pour aujourd'hui et pour les générations futures.
* Editions Calmann-Lévy, octobre 2005, chapitre XVI.


Citation choisie par Pierre Rabhi :
“La solution pour notre avenir ne peut venir que d’une meilleure compréhension du grand et éternel processus des forces naturelles. Le temps est aujourd’hui fini où l’on pouvait espérer le braver impunément.”
Fairfield Osborn, 1948

Citation choisie par Nicolas Hulot :
“La grande erreur de notre temps, ça été de pencher, je dis plus, de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel…Il faut relever l’esprit de l’homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, vers le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là, et seulement là, que vous trouverez la paix de l’homme avec lui-même et par conséquent la paix de l’homme avec la société.”
Victor Hugo, 1848

Pour en savoir plus :
www.terre-humanisme.org
www.pierrerabhi.org/blog/index.php